La propagande américaine, complaisamment relayée par les médias, avait annoncé que la prise de Bagdad ne serait pas une promenade de santé pour les troupes anglo-américaines. Après avoir imposé le mythe de « la quatrième armée du monde », les « spin doctors » [1] ont imposé celui dune Garde républicaine sur-armée et prête à utiliser des armes chimiques pour défendre le régime. Or, Bagdad est tombée aujourdhui sans que larmée irakienne ni la Garde républicaine naient résisté. Où sont donc passés les dizaines de milliers de soldats et de combattants ? Il est vraisemblable que beaucoup soient morts dans les bombardements qui pilonnent la capitale depuis vingt et un jours, et que les survivants se soient fondus dans la population comme les dignitaires du régime.
Les journalistes se lâchent en décrivant des « scènes de joies » de « foules en liesse ». Les images, destinées à prouver la « libération » de Bagdad, sont pourtant moins claires que le prétendent les commentateurs avides de faire lhistoire aux côtés des vainqueurs. France 2, par exemple, montre un Irakien martelant une affiche de Saddam Hussein avec une pierre. Il est rejoint par un autre, qui séclipse et qui est alors pourchassé par deux personnes. La caméra suit un court instant cette scène, mais se recentre sur lhomme qui pose pour les journalistes. Car, il sagit de « produire des nouvelles que les gens veulent entendre » [2].
Les images dune population irakienne accueillant massivement les troupes anglo-américaines en libérateurs manquent. Les télévisions diffusent en boucle quelques plans peu significatifs. Dans le quartier pauvre de Saddam City, les chiites guident les manifestants sans quon sache ce quils réclament. On nous montre surtout des scènes de pillage. Des images fugitives laissent voir plusieurs personnes lancer des pierres en direction dun camion chargé de matériel volé. Comment sétonner des pillages ? Les images, mises en scène par les journalistes enrégimentés [3], ont glorifié des soldats américains ouvrant les portes de bâtiments publics à coups de rangers. Le ton était donné. Ce fut un appel au pillage !
Pour imposer la colonisation du pays et un gouvernement à sa botte, les stratèges de ladministration Bush ont besoin que sinstalle le chaos. Mais ce jeu est dangereux, car il peut aussi créer les conditions dune guerre civile que larmée des vainqueurs aura du mal à contenir. Les troupes anglo-américaines ont encore peur de la population, dont une partie est armée. Elles laissent donc sinstaller le pillage pour justifier, dans quelques jours, une intervention musclée destinée à rétablir lordre. Au final, ladministration américaine veut soumettre la population irakienne en la condamnant à mendier leau et la nourriture.
Des commentateurs implorent maintenant les États-Unis de trouver les preuves darmes de destruction massive. Cest à cette condition que Jacques Chirac est prêt à se rallier à la coalition anglo-américaine. Gageons quils trouveront quelque chose à donner en pâture à la diplomatie française pour quelle rejoigne honteusement le camp des vainqueurs en lui laissant les miettes du dîner de gala. On avait déjà trouvé un hangar contenant des produits chimiques et un autre des cercueils, à létat neuf, contenant des cadavres de 1985 ! Cétait trop beau pour être vrai. Les experts en coups tordus fabriqueront vraisemblablement des images moins spectaculaires, maissuffisantes pour faire basculer lopinion.
Serge LEFORT
9 avril 2003
[
1] « Chargés dorienter, voire de manipuler, les médias auprès des gouvernements »
Le Monde Radio Télévision du 29 mars 2003.
[
2] Ligne éditoriale de Rupert Murdoch,
Le Monde Radio Télévision du 5 avril 2003.
[
3] Traduction, moins politiquement correct, de lexpression « embedded ».
© Serge Lefort - Desde Coyoacán