Lettre à Sylvie BERMANN, Ambassadeur de France en Chine et en Russie

23/10/2024


Madame l’ambassadeur,


Permettez-moi de rester fidèle à votre choix, même si vous avez accepté de le modifier sous la pression linguistique du politiquement correct. Cela doit vous rappeler le terrorisme langagier des maoïstes qui tenaient le haut du pavé à Paris comme à Beijing.


J’ai suivi le chemin inverse de tous ceux qui, passant du “col Mao au Rotary”, sont aujourd’hui les pires ennemis de la Chine dont ils voudraient même annihiler la culture. Libération, avant d’être un quotidien, fut une agence de presse dirigée par Jean-Claude Vernier, un maoïste de la première heure, et Maurice Clavel, un ancien gaulliste qui lança un retentissant “Messieurs les censeurs, bonsoir !” face à Jean Royer dans l'émission télévisée À armes égales.


Au début des années 70, j’étais un jeune étudiant en histoire à Paris et je me moquais ironiquement de mes amis qui ânonnaient le Petit livre rouge comme d’autres, qui n’étaient pas mes amis, récitaient leur chapelet. Je fuyais les modes intellectuelles et plus encore celle du conformisme de l’anti-conformisme. Ainsi, lecteur de Karl Marx, mais ni marxiste ni communiste, je préférais le parti pris de Raymond Aron à celui de Jean-Paul Sartre, car le premier avait longuement étudié Karl Marx alors que le “petit camarade” n’en avait qu’une connaissance superficielle et pratiquait le “marxisme imaginaire” d’une girouette [1].


Le recours au mot “communisme” fut une manipulation par quelques partis pour prendre le pouvoir au nom des masses populaires [2] et sert encore aujourd’hui de repoussoir pour maintenir la domination des partis, dits de droite ou libéraux, sur des individus de plus en plus fragilisés par la perte des liens sociaux. La gestion catastrophique du Covid-19 a accéléré ce processus mortifère [3].


Si la société communiste idéale, exposée par Friedrich Engels dans L'origine de la famille de la propriété privée et de l’État (1884), est fausse, car elle répétait sans discernement la théorie de Lewis Henry Morgan, il reste que beaucoup aspirent à une communauté de destin fondé sur le partage juste, mais pas forcément égalitaire, des richesses produites par la société [4]. Ce concept n’est pas marxiste, mais repose sur la conception chinoise de l’harmonie [和谐].

Il ne s’agit pas de faire disparaître par magie les conflits, mais de les prendre en compte et de les gérer au mieux pour le bien de tous. L’harmonie repose sur l’équilibre des contraires. La philosophie platonicienne, dont hérita l’Occident, fut une rupture avec la philosophie orientale. Ce fragment d’Héraclite est un exemple de que nous avons perdu :


τ ντίξουν συμφέρον κα κ τν διαφερόντων

καλλίστην ρμονίαν κα πάντα κατ' ριν γίνεσθαι

Ce qui est taillé en sens contraire s’assemble ; de ce qui diffère naît la plus belle harmonie, et c’est la discorde qui produit toutes les choses.

source : Le coin de la documentation


Ce petit exposé préliminaire de mon parti pris vous permettra de comprendre mes remarques sur les deux ouvrages dans lesquels vous évoquez la Chine. Pour ne pas faire trop long, je n’aborderai pas la Russie ici, mais peut-être une autre fois 🥲 [5].

Un ami, connaissant ma boulimie livresque et mon intérêt critique pour la Chine, m’a offert vos ouvrages au format numérique par commodité pour lui puisque j’ai choisi de vivre à 9 063 km de Paris.


J’avoue que je ne me suis pas précipité pour lire La Chine en eaux profondes, car je craignais d’entendre le discours ressassé du matin jusqu’au soir depuis des années, non seulement par les médias, mais aussi par celles et ceux qui se vendent comme sinologues. Or, depuis longtemps, ces universitaires ne traduisent pas d’ouvrages chinois, mais écrivent l’histoire chinoise de leur point de vue qui est, le plus souvent, un copier-coller des prêches médiatiques. En dehors de la littérature relativement bien représentée, notamment par les éditions Picquier, et des rares livres publiés par les éditions en langues étrangères de Beijing ou par China Intercontinental Press, il n’existe rien de consistant en français. Paradoxalement, on trouve de bons ouvrages aux États-Unis, notamment chez Routledge, Springer et des articles chez Taylor & Francis (beaucoup sont en Open Access).


Bon, j’ai enfin plongé dans les eaux profondes et j’ai été amusé par votre remarque sur “La Chine maoïste exotique en bleu de chauffe et brassard rouge emprisonnant, affamant, humiliant et tuant des millions de gens avait plus la cote et séduisait davantage les intellectuels occidentaux de tous bords qu’une Chine moderne, entrée dans la mondialisation, certes devenue concurrente de nos pays confrontés à la crise économique mais se normalisant et accomplissant les vœux que nous formions rituellement de développement du tiers-monde en sortant plus de 700 millions de personnes de la misère.”


J’ai apprécié aussi vos incises sur les pratiques de la langue, spécialement par les jeunes. Je ne pense pas que ce phénomène soit spécifique à la Chine. Je me suis exilé au Mexique il y a un peu plus de 17 ans et il m’arrive de plus en plus souvent de ne pas comprendre des mots et des expressions qui n’existaient pas en 2007. Je bute dans les romans sur des situations que je n’ai pas vécues et dans un contexte que je ne connais pas. Je comprends toujours la langue, mais je ne comprends pas toutes les nuances qui résultent d’une imprégnation présentielle au quotidien. Il m’arrive de chercher quelle expression française correspond à une expression mexicaine, elle-même différente de celle utilisée en Espagne.


Toutes les anecdotes dont vous truffez votre ouvrage sont précieuses, car elles donnent une image vivante de la Chine. Les changements ont été considérables et rapides, mais en même temps il reste des habitudes anciennes. Le film Mo li hua kai (2004), adaptation de la nouvelle Vies de femmes (2004), retrace l’histoire de trois générations de femmes à Shanghai durant les années 40, 60 et 80. Leurs expériences varient selon les époques, mais toutes les trois suivent un chemin similaire. À chaque génération, les filles se rebellent, mais, une fois devenues mères, elles enferment leurs filles dans les carcans sociaux de leurs propres mères.


Votre activité professionnelle ne semble pas vous avoir permis de côtoyer beaucoup de gens ordinaires sur la durée, condition nécessaire pour comprendre la réalité des changements et des permanences que les décideurs ne voient pas ou ne veulent pas voir. L’expression “les trente glorieuses”, plaquée sur l’expérience chinoise, paraît d’autant plus artificielle qu’on garde pudiquement le silence sur tous ceux qui, en France, furent broyés par la “modernisation” : les ouvriers des mines ou de la sidérurgie et les agriculteurs de petites ou moyennes exploitations. Certains, en particulier des groupes sociaux les plus défavorisés, subissent aussi en Chine les effets négatifs du changement, mais d’autres cherchent des solutions douces en innovant dans les nouvelles technologies [6].


Le chapitre 3 sur “les temps difficiles” m’a terriblement déçu. Les critiques sur la pollution industrielle sont d’autant plus faciles que les entreprises européennes ont délocalisé leurs usines en Chine pour échapper à la réglementation de l’UE. La Chine est donc devenue la poubelle de l’Europe ! Mais toutes ces critiques sont obsolètes, car cette époque est révolue. La Chine, principal importateur de déchets depuis les années 1980, a en effet interdit à partir du 1er janvier 2021 l’entrée de déchets solides sur son territoire [7] !

Alors que les États-Unis ont renié leurs engagements antérieurs, que les députés européens discutent indéfiniment sur “ce qu’il conviendrait de faire” et que les écologistes allemands souhaitent rouvrir les mines de charbon, voire réactiver les centrales nucléaires, le gouvernement chinois agit avec des objectifs précis (chiffrés et datés) et il tient scrupuleusement ses engagements. Ainsi, la Chine occupe aujourd’hui la première place mondiale sur le marché des énergies renouvelables [8].


J’ai donc abandonné provisoirement la lecture de la suite et entamée celle de vos mémoires : Madame l'ambassadeur - De Pékin à Moscou, une vie de diplomate. Comme d’autres livres m’attendent dans la file d’attente que j’appelle ironiquement le “purgatoire”, je ne suis contenté de lire l’avant-propos. Vous notez avoir “eu la chance de vivre une période heureuse des relations franco-chinoises”. Il semble en effet que la diplomatie française se soit alignée sur celle inaugurée par Donald Trump et poursuivie avec enthousiasme par Joe Biden [9].

J’en veux pour preuve que des responsables politiques présentent l’Institut Confucius comme un nid d’espions à la solde du gouvernement chinois et que des universitaires demandent de l’interdire sur les territoires français !

Ces imprécations vont à l’encontre de notre histoire, qu’elle soit passée ou récente. La France fut le premier pays occidental à reconnaître la République populaire de Chine. Or, Charles de Gaulle, qui fut l’artisan de cette ouverture diplomatique, ne s’est jamais soumis au gouvernement chinois [10].


J’ai écouté avec plaisir les cinq émissions que France Culture vous a consacrées et qui résument avec empathie votre parcours de quarante ans d’histoire diplomatique.

Un autre monde est en gestation, il se construit naturellement dans les tensions entre les assurances du passé et les incertitudes du futur. Je crains que la majorité des responsables politiques d’aujourd’hui, hommes et femmes confondus, ne soient pas à la hauteur des opportunités qu’offre cette crise et se replient sur la vision du monde bâtie par les Européens à partir de 1492. En Chine, un autre blocage risque d’apparaître entre les jeunes entrepreneurs et les vieux membres de l’appareil d’État. Comme je l’ai indiqué en 2018, le renouvellement du mandat de XI Jinping risque de “bloquer l’émergence d’hommes et de femmes capables d’imaginer des solutions innovantes. Le renouvellement des cadres, se faisant sur l’allégeance à la pensée de XI Jinping, aboutira à une sclérose… mortelle. Ce bonapartisme à la chinoise sera préjudiciable à l’économie chinoise et risquera de créer une crise plus grave que celle de 1839” [11]. Wait and see.


J’ai certainement été beaucoup trop prolixe. Votre conseiller vous dissuadera peut-être de me lire ou vous fera, au mieux, un résumé selon les règles de votre institution. Qu’importe ! Avant de mettre un point final, je souhaite vous offrir ce poème d’Antonio Machado (Canto XXIX de Proverbios y cantares, Campos de Castilla, 1912-1917) placé en exergue de mes sites :


Caminante, son tus huellas

el camino y nada más;

Caminante, no hay camino,

se hace camino al andar.

Al andar se hace el camino,

y al volver la vista atrás

se ve la senda que nunca

se ha de volver a pisar.

Caminante no hay camino

sino estelas en la mar.


Cordialement

Serge LEFORT

Monde en Question


[1] - Raymond ARON, Le marxisme de Marx [cours 1962-63], Calmann-Lévy, 2002 réédition 2004.

- Raymond ARON, Marxismes imaginaires - D'une sainte famille à l'autre, Gallimard, 1970.


[2] La révolution de 1917 en Russie résulta plus de la théorie de la prise du pouvoir mise en pratique par Lénine avec le parti bolchevik qu’aux idées de Karl Marx.

Le Parti communiste chinois, créé en 1921 sous la domination de l’URSS, changea d’orientation après l’échec de la révolution de 1925-1927 et prit le pouvoir en 1949 avec une armée de paysans. Les lecteurs attentifs du Manifeste du Parti communiste (1848) auraient dû voir la différence.


[3] - Laurent MUCCHIELLI, La doxa du Covid, Les Cahiers du CEDIMES, 2021.

- Marie GAILLE, Philippe TERRAL (sous la direction de), Pandémie - Un fait social total, CNRS, 2021.

- Laurent MUCCHIELLI (sous la direction de), La doxa du Covid (2 tomes), 2022

Tome 1 Peur, santé, corruption et démocratie, Filigranes ;

Tome 2 Enquête sur la gestion politico-sanitaire de la crise du Covid, Filigranes.


[4] - Une communauté mondiale de destin partagé, Chine en Question, 2023.

- WANG Linggui (editor), China’s Development and the Construction of the Community with a Shared Future for Mankind, Springer, 2023.


[5] Indépendamment de l’opinion qu’on peut avoir sur “l’Opération militaire spéciale”, toutes les actions visant à annihiler la culture russe me semblent peu conformes aux valeurs de la civilisation que la France dit promouvoir à l’étranger. Pour défendre la culture russe, j’ai mis en ligne plusieurs dossiers documentaires (arts, littérature, histoire) et mes commentaires de 750 films russes que j’ai visionnés à cette occasion.

- Défense de la culture russe, Monde en Question, 25/04/2022.

- Filmographie Russie (1908-2019).

Voici deux articles récents qui contredisent l’opinion dominante sur la Russie en général et sur Vladimir Poutine en particulier :

- Западу придется выбирать: присоединиться к БРИКС или проиграть, RIA Novosti, 22/10/2024

- BRICS: The West wants Putin isolated - A major summit he’s hosting shows he’s far from alone, CNN, 22/10/2024.


[6] Les épisodes 2 et 3 de la série documentaire La Chine en marche vers l’avenir (2024) sont, malgré les défauts du dispositif journalistique, intéressants de ce point de vue :

2 Embrasser le changement, Youtube.

3 Franchir les barrières, Youtube.

Yao Yang, professeur de l’École nationale du développement, et Chen Nanxiang, Président de l’Association de l’industrie des semi-conducteurs de Chine disent la même chose : Les sanctions américaines ont donné une énorme impulsion au développement technologique de la Chine... qui va croître de manière explosive dans trois à cinq ans.


[7] La Chine ne servira plus de poubelle au reste du monde à partir de cette année, Sputnik, 01/01/2021.


[8] - Nathalie BASTIANELLI, Quand la Chine s'éveille verte..., L’aube, 2021, Monde en Question.

- Lutte contre la pollution en Chine (2019-2021), Chine en Question, 19/03/2021.

- L'ONU salue le programme de conservation de la biodiversité proposé par la Chine, Renmin Ribao, 29/02/2024.

- La Chine plus que jamais championne des énergies renouvelables, Les Echos, 28/03/2024.

- Comment la Chine construit son système de gestion de l'empreinte carbone, Renmin Ribao, 25/07/2024.

- Le rôle important de la Chine dans la transition verte mondiale, Renmin Ribao, 12/09/2024.

- La Chine en marche vers l’avenir (2024) 4 Trouver un équilibre, Youtube.


[9] Charles-Philippe DAVID, Elisabeth VALLET, Comment Trump a-t-il changé le monde - Le recul des relations internationales, CNRS, 2020.


[10] - La Chine à Versailles, art et diplomatie au XVIIIe siècle, Château de Versailles, 27/05/2014

- Une exposition d'art présente l'interaction entre les civilisations chinoise et française à Chongqing, Renmin Ribao, 18/10/2024.


[11] C’est probablement le début de la fin, Chine en Question, 12/03/2018.


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Lire : 

- L'Occident devra choisir : rejoindre les BRICS ou perdre, RIA Novosti (traduction automatique), 22/10/2024

- L'Occident veut isoler Poutine - Le sommet majeur qu'il organise montre qu'il est loin d'être seul, CNN (traduction automatique).

- Sylvie BERMANN, Ambassadeur de France.

- Sylvie BERMANN, La Chine en eaux profondes, 2017 [Partage en ligne].

- Sylvie BERMANN, Madame l'ambassadeur - De Pékin à Moscou, une vie de diplomate, 2022 [Partage en ligne].


Serge LEFORT

Monde en Question

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